Tu m’as fait un croche patte, Dhaka, ou alors je me
suis laissé séduire par toi. Je n’en sais rien au juste. Entre une histoire de « Je t’aime » et de « Je ne t’aime pas ». Déjà. Tu m’as pourtant griffé ces premières heures, et
puis voilà, je suis toujours entre tes murs.
Je ne comprends pas. Tu me « fatigues » pourtant de ta circulation apocalyptique, de tes bruits incessants, de ton animation envahissante. Ce n’est rien de le dire.
« Fatigué » de ne rien faire pourtant, « fatigué » de voir, de ne pas regarder, « fatigué » d’entendre, de ne pas écouter. Dis moi, t’en a « assommé » et
t’en assommeras combien encore des touristes comme moi.
Pas même tu me laisses la place pour me frayer un
chemin. A pied. Bouchon de rickshaw. Immobile. Mettre un pied devant l’autre. J’aimerai bien. Je ne peux pas. Il faut enjamber ci, enjamber ça, regarder devant, derrière.
Un manque d’attention, et je suis bon pour me faire renverser, ou pour bousculer un de ces petits marchands de rues. Il y a la celui qui nettoie les oreilles, ou celui qui fait la couture. Il y a
là celui qui vend son thé, ou qui vend son pan.
Il y a là celui qui vend quelques cigarettes, ou trois ou quatre poissons qui agonisent en tournant en rond au fond d’une bassine d’eau noirâtre. Il y a là celui qui vend ses sept ou huit oranges, celle qui…Non. Il n’ y a pas « Celle ». Il n’ y a jamais « Celle » dans ces petits boulots. Ou très rarement. Reflet
d’une société. Peut être. Je n’en sais rien.
Alors, c’est vrai que tu en abrites du monde dans tes rues. Que ce soit le jour, que ce soit la nuit.
J’ai vu ces gens la nuit prendre place sur des nattes à même le sol. Old Dhaka. Plein centre. Une jeune femme allongée au sol sur un tapis, tient dans ses bras son enfant. Autour d’eux quelques ustensiles. Elle dort. Ou semble dormir. Tromper le temps. Peut être. Autour d’eux, l’activité bat son plein. Comme si de rien n’était. Ce n’est rien.
Sur d’autres lieux, j’ai vu des familles dans des conditions aussi précaires. C’est à quelques centaines de mètres des centres commerciaux. Il y a là une bâche bleue attachée à quatre bouts de bois. Un mètre cinquante environ de haut. A coté, un foyer autour duquel bavardent femmes et enfants. Les hommes ne sont pas là, ou plus là. Je ne sais pas. Tout semble « du plus naturel ». L’activité de la rue est « fluide » en dépit de la scène. Signe du télescopage des différentes classes d’une société. Comme il en existe parfois chez nous aussi.
Je ne sais rien des nuits de ces gens là, de leurs journées non plus. Je ne sais rien de leur vie.
…
Tu m’as logé derrière l’embarcadère Dhaka, vers Sadar
Ghat, à quelques mètres de Buriganga River, histoire que je vive davantage encore à ton rythme. L’animation y est totale c’est certain. C’est le lieu des entrepôts d’épices, de fruits et de
légumes.
J’ai ainsi goûté à tes parfums. De ces parfums indéfinissables au fond, où les odeurs s’entremêlent. Va donc faire le tri là dedans. J’en suis bien incapable. L’ensemble est excellent. Douceur
olfactive, en dépit de quelques tas d’ordures qui ont oublié de se faire discret.
J’ai arrêté le temps et les activités de bon nombre de tes habitants en flânant dans tes rues. Combien d’attention tes ôtes me portent ! Je ne peux faire guère de pas sans que je sois interpellé par l’un d’entre eux. « Witch country ? » « May I help you ? ». Combien j’en ai entendu ces quelques jours. Je suis abordé sitôt que je semble chercher mon chemin ou autre chose.
Ils veulent savoir ci, veulent savoir ça. Curiosité. Gentillesse. Je vous retrouve là.
Et si bien même nos connaissances respectives en anglais et en bangla sont limitées, il nous reste les gestes et les sourires pour communiquer.
Je n’avais jusque là jamais trouvé autant de gens attentionnés. J’ai découvert ça chez toi ici. Et en dépit de ton rythme de vie qui tient du délire, je garderai de toi un excellent souvenir.
Jean Louis
(à suivre)



