J’arrive à un bazar, scrute à gauche à droite, à l’affût d’un restaurant. Je m’arrête. Un homme me fait comprendre de m’engager dans une des ruelles. Ce que je fais. La ruelle est sinueuse, étroite. Je trouve le restaurant. Il y a du monde. C’est bon signe. Je gare Milou devant une boutique de tissus.
« - No problem ? »
« - Ok no problem ! »
Je grimpe les 4 marches, m’adresse au patron. Je m’approche du coin cuisine, soulève les couvercles. Ce sera « Cow and rice ». Leur poisson ne m’inspire guère. Toutes les tables sont occupées. Je m’assoie en face d’un homme. Il n’est pas très souriant. Il a les yeux parfois ailleurs, marmonne je ne sais quoi entre ses lèvres.
Le restau s’est rapidement rempli derrière moi de curieux. Certains se dirigent vers l’évier près de ma table, s’arrêtent avant, font demi tour, me regardent, me fixent, et puis s’en vont. D’autres s’approchent de moi, stoppent dans la circulation et me regardent manger. Les serveurs ont du mal à se frayer un chemin. Le patron y va de son coup de gueule. Quelques uns se déplacent, quelques uns ressortent. Rien de plus. Quelques minutes après, c’est à refaire. Un client à l’autre bout du restau s’essaie à deux ou trois mots d’anglais.
« - Witch country ? »
« - I am french. Tourist »
Combien de fois l’ai-je dit…
Le thé pris et la note payée, je ressors du restaurant. Milou a de la compagnie. Il y a là Naarbaron, rickshaw wallah au bazar, tout de bleu vêtu. Je bavarde avec lui et ses amis. Avec les mains, avec les gestes. L’esperanto gestuel est réalité. Saupoudré d’un mot d’anglais par ci, d’un mot bangla par là. Naarbaron veut ramener Milou sur le droit chemin, sur la route que j’ai quitté en m’engageant dans la ruelle. J’accepte bien entendu. Il ne grimpe pas dessus, le pousse simplement. Il semble être fier. Ses amis l’entourent, le suivent.
Arrivé sur la route, il stoppe le rickshaw, lâche le guidon, se recule et me laisse place. Je grimpe sur Milou.
Je lance le bras, balaie l’espace pour un au revoir. Je les quitte.
…
Je sors du bazar et retrouve une route bordée de rizières. Je roule lentement, flânant pour mes derniers tours de roues sur les routes bangladeshies. Des pensées me viennent (1). Des cocotiers se sont éparpillés dans les rizières. Ils se sont répartis l’espace. Ils sont majestueux isolés ainsi. A proximité, des hommes portent sur leur dos des fagots de brins de riz. Deux bœufs sortent d’un chemin et gagnent la route. Scènes rurales.
Je traverse un village. Deux jeunes femmes balaient des grains de riz étalés sur une plateforme cimentée. A proximité, une troisième jeune femme accroupie tamise le riz avec une corbeille d’osier (2).
Sur ma droite un peu plus loin, une femme piétine une terre boueuse dans un fossé de 5 m par 5 env. Elle s’en va, une jarre à la main, tandis qu’un homme et un enfant jouent sur le talus du fossé. Elle s’en revient peu après, la jarre remplie d’eau, jette l’eau au sol, piétine à nouveau en faisant d’incessants va-et-vient dans le fossé. L’homme joue toujours.
Mohid m’emmène voir l’installation de « poterie » voisine. Il y a là une presse manuelle verticale au bas de laquelle on installe le moule choisi. Il y en a pour les tuiles, d’autres pour les briques. Les moules sont de bois.
Une sphère de pierre repose sur un disque plat, de pierre aussi. On recouvre la sphère de cette terre meuble. On fait tourner le disque. Le « coup de main » de l’artisan, de « l’artisane », et la jarre est ainsi faite. On y adjoint un bourrelet de terre pour refermer l’évasement. On fera cuire l’ensemble pendant 6 heures. Ce sera 5 takas la jarre.
…
Je poursuis ma route. Je double des rickshaws. J’arrive à leur hauteur, leur lance un « Baloacen ». Quelques mots s’engagent.
« - From Dhaka by rickshaw. »
« - Rickshaw from Dhaka ? ? ? ? ! ! ! !
« - Yes ! Rickshaw from Dhaka. Yes ! Dhaka-Mawa-Bhanga-Madaripur-Barisal-Perojpur-Bagherhat-Khulna-Mongla-Khulna-Satkhira by rickshaw. And agamikal India.
« - Agamikal India ? Oh good good good ! »
« - Yes good ! Bye bye »
« - Ok bye bye »
Je poursuis et les double. Certains me redoublent, m’annoncent alors aux passants et aux rickshaws venant en sens inverse. Il y a ceux qui s’arrêtent quand je m’arrête prendre des photos, qui repartent quand je repars, ceux qui fatigués par ces arrêts incessants finissent par me lancer un « Bye bye » définitif et puis s’en vont. Des vélos et des motos se joignent de temps à autres au « convoi ». C’est un après midi comme un autre…
Une femme regarde vers le sommet d’un arbre. Je m’arrête. Elle le scrute, tenant à la main un long bâton de 4 à 5 m. Elle le redresse alors, vertical, le porte dans l’arbre. Le bras tendu vers le ciel, elle se met sur la pointe des pieds, en perpétuel équilibre, semble chercher à accrocher son bâton à une branche choisie. D’un mouvement brusque, elle le tire à elle, arrache de jeunes pousses de l arbre. Les feuilles récoltées sont d’un vert tendre. C’est « for the cow » me dit-elle. Un petit bout de bois accroché à l’extrémité du bâton lui permet d’agripper telle ou telle branche.
Le jour tombe lentement. Une femme sur la gauche de la route longe une briqueterie. Elle conduit trois vaches sur un chemin de terre, les ramène sans doute à la maison. Derrière elle, le soleil couchant flamboie.
Peu après, je m’arrête prendre des images. Les gens bavardent entre eux. Les journaux locaux ont relayé mon
voyage.
Les gens savent d’où je viens, où je vais
« From Dkaka to India ha (3) ? »
« Yes, yes, from Dhaka to India by rickshaw ! »
Un teacher est là. Il fait la traduction pour les autres. Un jeune homme veut en savoir toujours plus. Sur le « sens » de ce voyage, de ce que j’en ferai après. Il est curieux, visiblement intéressé, quelque part « interpellé ».
Je reste là quelques minutes à répondre aux questions des uns des autres.
La nuit tombe lentement. Il faut partir. Je rejoins l’axe principal qui conduit à la frontière.
Quelques kilomètres parcourus et je m’arrête à un thé shop. J’y prends un de mes dernier chaï bangla. J’achète un gâteau. Il y a là trois hommes et deux gamins. Eux aussi semble être au courant de l’histoire.
« - To India ha ! »
« - Yes, to India »
« - Benapol, 4 kilometers »
« - Good, 4 kilometers »
Le thé pris, j’installe les feux pour les derniers kms sur les routes bangladeshies…
Jean-Louis
(à suivre)
(1) voir rubrique Billet d’humeur
(2) les grains de riz sont étalés sur des nattes, des plateformes cimentées voire sur les bords de routes pour être séchés au soleil. Une fois séchés, ils sont ensuite ramassés au balai. Un passage au tamis est nécessaire pour enlever poussières et autres impuretés avant stockage.
(3) prononciation du « hein ? » français en bangla



