8 Le Voyage : Carnet de route

C’est peut être le bruit qui me réveille ce matin. Les premiers coups de klaxons. Je donne un coup d’œil au réveil. 6h 45. Je m’accorde quelques minutes encore. Lever. Je dégonfle le matelas, commence à ranger mes affaires dans la tente. Un policier sortant de la pièce des « drivers » me propose d’aller boire un thé (1). Avec plaisir. Je repose la sacoche que je tiens à la main, l’accompagne. Nous sortons de la Police Station et allons au premier thé shop à l’angle de la rue. Des hommes emmitouflés lisent leur journal et boivent leur thé. Le policier plonge sa main dans une boite de plastique posée sur un tabouret. Il en retire un petit gâteau sec et me le tend.

« Thank you, thank you »

Il ne parle pas anglais. La conversation est limitée. Le thé pris, nous retournons au commissariat.

Je finis de ranger mes affaires, plie la tente. Un semblant de toilette à la douche en plein air, le chargement de Milou, un remerciement aux policiers, au boss, et je m’en vais.Je grimpe sur le rickshaw. Je m’élance. Je scrute les échoppes, à gauche à droite, à la recherche d’un restaurant. En vain. Je sors de la ville. Le paysage est rural. De petites gargotes ici et là bordent la route. Je m’arrête à l’une d’elle. Des hommes assis sur des bancs trempent des chappattis dans de petites écuelles d’alu remplie de dal. Il n’y a rien d’autre au menu. Je préfère aller voir plus loin.

La route est belle. Elle est bordée alternativement de bananiers et de gros arbres à la ramification évasée. Des bouses sèchent sur leur tronc.

           

Ils enchevêtrent leurs branches et s’accaparent la luminosité de ce matin. Je ne sais les reconnaître. Frustration. Je chercherai ça dans les livres à mon retour.

Sur ma droite une échoppe tenue par une jeune femme. Je m’arrête. Trois hommes prennent leur chaï. Des sacs plastiques remplis de gâteaux secs et des bananes attendent suspendus au dessus du comptoir. Je m’approche, demande une omelette et un chaï, m’assoie sur le banc de bois.

Il n’y a pas d’œufs semble-t-il. Ce n’est pas grave. La jeune femme échange quelques mots avec la petite fille qui joue autour d’elle. Leurs voix sont aigües, « indiennes ». La petite fille s’en va acheter les oeufs. Pendant ce temps, sa maman prépare mon tchai. Des passants s’approchent de moi. Un jeune homme tient à la main une brosse à dent avec du dentifrice.

? ! ? !

Surprise dans ces voyages des us et coutumes des uns des autres.

« - What is your name ? » me lance-t-il

« - My name is Jean Louis. And you ? What is your name ? »

« - Yes ! Yes ! »

? ! ? !

Je sais mon anglais pas très bon…

« - Sorry…What is your name ? »

« - Yes ! Yes ! »

Ok alors. Yes ! Yes ! Simple plaisir peut-être d’avoir pu aborder un étranger et d’avoir prononcé les quelques mots que l’on sait.

Il traverse la route, rejoint les autres personnes affairées autour de Milou. Certains lisent les quelques mots écrits en banglas accrochés au rickshaw. D’autres s’en approchent, les observent. Rien de plus. La caliigraphie bangla est belle. Même pour celui qui ne sait pas lire.

Le déjeuner pris, je repars…



La route est large. De larges platebandes herbeuses, terreuses ou goudronnées arrivent aux pieds des immeubles de béton qui bordent la route. Les immeubles ont un étage ou deux, des toitures terrasses. Leurs façades sont usées, fatiguées peut-être du spectacle qu’elles voient chaque jour à leurs pieds.

Kolkatta est à 15 kms. Le trafic devient intense. Les camions, les bus et les autos y vont de leurs sirènes et de leurs klaxons histoire d’intimider peut-être. Histoire que nous assimilions bien que nous ne sommes rien sur nos rickshaws. La route est bosselée, détériorée. Il en est ainsi depuis des kilomètres. Je ne dirige plus rien. Je ne suis plus que l’exécutant d’une conduite que les trous de la route ordonnent et dirigent. Milou est emporté à gauche, puis à droite, puis encore à gauche, puis encore à droite. Je ne tiens que le guidon, rien de plus, ne peut rien faire d’autre. Je me sens le dernier maillon d’une chaîne dans ce trafic urbain. L’impression de n’être rien, ou plus grand chose. Même le revêtement, du goudron et des cailloux ont raison de moi, ont raison de nous. C’est le lot quotidien des rickshaw wallahs. Le perçoivent-ils ainsi…

Je m’arrête à un thé shop. Deux rickshaw wallahs finissent leurs chaï en fumant une bidim. Ils s’en vont. Je les regarde partir. Leur chargement est gigantesque, démesuré. Une bâche plastique le recouvrant laisse entrevoir des légumes. Ils tendent leur bras droits vers l’arrière, se saisissent du cadre du rickshaw, se courbent, posent leur main gauche sur le guidon et poussent. Et poussent encore. Deux mètres, trois mètres, quatre mètres. Le rickshaw est lancé. Ils posent le pied gauche sur une pédale, lance leur jambe droite vers l’avant, la passe par-dessus le cadre. Le pied droit sur l’autre pédale, ils se redressent alors, droits sur leurs rickshaw, se mettent en danseuse. Ils s’en vont, s’éloignent. Je reviens à ma place, tourne machinalement la tête de l’autre coté de la route. Une personne est couchée au sol sur un plastique en bordure de route. Il semble dormir. Il est 15h30. Il fait soleil. Le trafic est intense.


Le chaï bu, je repars. J’arrive peu à peu sur Calcutta. Les avenues sont larges de trois à quatre voies de circulation, séparées par un terre plein central étroit. Des hommes s’affairent à restaurer les bordures de béton de celui-ci. Les véhicules les frôlent. Un peu plus loin, d’autres peignent au pinceau ces mêmes bordures de carrés blancs et noirs. Tout cela m’apparaît bien futile au regard de tout ce que je vois autour de moi ces heures dernières.

Les gens m’observent de loin. Il n y a pas de tels rickshaw ici. Ils sont moins colorés à cause d’une réglementation en vigueur semble-t-il. Beaucoup de passants me font signe, lèvent leur pouce en signe d’encouragement.

Des feux rouges et des policiers tentent au mieux de régler la circulation. Sur le trottoir, à ma gauche, un homme d’une trentaine d’années, une bouteille à ses pieds, est assis sur un plastique, les jambes allongées, tendues, le buste droit. Il a les cheveux bouclés, noirs, la chevelure ébouriffée, la peau burinée. Il regarde je ne sais quoi, je ne sais où. Quelques centaines de mètres plus loin, un sac de jute recouvre entièrement une silhouette. Une paire de sandales plastique à proximité témoigne que la silhouette est humaine. La personne dort sans doute.


Plus loin, les immeubles cèdent leur place à des no man’s land. Des papiers, des plastiques, des déchargent s’en emparent. Des chiens fantomatiques, des cochons sur lesquels parfois des corbeaux se sont posés vont et viennent dans ces décharges à l’air libre.

Un peu plus loin, la végétation a résisté à l’assaut des papiers et d'autres déchets. L’ avenue longe un parc arboré bordé à l’arrière par un plan d’eau. Une Ambassador et un camion le nez dans l’eau y ont fini leurs jours semble-t-il. Une statue brisée d’une divinitée hindou que je ne sais reconnaître semble implorer un arbre du parc.

             

Je poursuis ma route. La nuit tombe. Au pied d’un autopont et d’une mosquée sur ma droite, un marché aux vaches bat son plein. Peu après, un cheval blanc monté par deux jeunes personnes et précédé par des musiciens traverse la rue. Les voitures stoppent, laissent passer le cortège. La procession ressemble à celle d’un mariage. Je ne sais.

Je poursuis, arrive près du centre ville. J’entends derrière moi des sabots. L’un des cavaliers de la cérémonie sans doute s’en va à travers les rues en galopant. Qu’a-t-il oublié ? Où va-t-il ? Qu’est-ce ? Une de ces questions dont l’Inde a le secret…

J’arrive à proximité du quartier de Chowringhee. Je m’arrête ranger mes bagages, me gare sur le coté. Sitôt Milou garé, un jeune enfant m’aborde dans un anglais parfait, me pose mille questions sur mon voyage. Il veut « tout savoir », d’où je viens, par où je suis passé, où je vais, ce que je veux «faire » avec ce voyage…

Je poursuis ma route, vois pour la première fois des rickshaw pulla. Impression « dérangeante » que de voir ces hommes tirer leur rickshaw. Les roues sont de bois recouvertes de caoutchouc semble-t-il. Ils portent à la main des grelots pour signaler de leur présence. Certains courent. Est-ce leurs clients qui sont pressés ? Certains ont des sandales aux pieds, d’autres vont pieds nus.

Autre monde quand même…


Jean-Louis

(à suivre)


(1) Ne trouvant d’hôtel à Habra, je me suis orienté vers la Police Station qui a accepté que je campe dans leur « enceinte ».

PRESENTATION

CARNET RICKSHAW VIDEO

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