Acte 1 : rencontres
….
Ce sont les « montagnes russes » qui se suivent et se succèdent ce matin. Le vent est là aussi, et me salue. Alors j’ai beau faire, j’ai bien du mal à gravir ces faux plats prononcés. Je me dresse sur le rickshaw, bascule mon corps à gauche, puis à droite. Ca ne suffit pas. Ca ne suffit plus. Je mets pied à terre. Je descends. Milou ne veut plus avancer. Je le pousse. Quelques centaines de mètres à contempler plus lentement encore le paysage…
…
La pente est moins prononcée. Milou veut bien reprendre du service. Je grimpe dessus, le relance. Peu après, devant moi, un groupe d’hommes sur des vélos surchargés. L’un d’eux est « décroché ». Est-ce le fardeau de la charge peut-être. Ou le fardeau des années. Je ne sais. Leurs trajectoires sont vacillantes, chancelantes, leurs équilibres fragiles. Certains mettent pied à terre, poussent leurs vélos. Je les rattrape, les double. Ils portent des sacs de toile rassasiés de pierres noires brillantes, semblables au charbon .
…
Dans l’autre sens, un sâdhus marche un bâton à la main le long de la voie. Il suit sa route. Il ne semble pas être perturbé par le trafic incessant des bus et des camions. Je m’arrête.
Il me voit, s’arrête aussi. Nos regards se croisent,
se parlent. L’un et l’autre, nous nous dirigeons vers le terre plein central.
Il a une barbe grise, porte un turban jaune-orangé sur la tête. Son regard est brillant. Il porte un en haut orange. Un tissu blanc noué autour du ventre retient une couverture jetée sur
l’épaule. Il porte deux sacs en bandoulière.
A son cou deux colliers de perles. L’un est fait de petites perles brunes lisses, l’autre de perles en reliefs, plus grosses. Il porte, aussi, une de celles-ci en solitaire.
A sa main droite, une cordelette rouge et un bracelet de perles orangées. Il tient un bâton à la main. De l’autre un petit récipient d’alu.
Il parle quelques mots d’anglais. Il s’appelle Radiu me dit-il. Il n’a pas d’enfant. Il se consacre à la spiritualité. Il se déplace à pied, en stop parfois je crois comprendre. Le train est trop cher me dit-il. Il vient de Bénarès. Il va à …
? ? ? ?
Je repose la question, écoute ses paroles. Je ne comprends pas …Dommage.
« I will go to Mumbay with my rickshaw »
« Oh, you go to Mumbay ! ! ! »
Il ouvre alors une poche intérieure de son vêtement. Il en tire un petit livre écrit en hindi. Il me le montre, me dit quelques mots en hindi. Je ne comprends pas. Un guide du « Kalaram Temple » me semble-t-il. Je note le nom, me renseignerai plus tard. Nous bavardons un peu. Nous nous séparons. Il regarde à gauche, à droite, puis traverse la route, son bâton à la main. Il s’en va. Je le regarde s’éloigner…
Je fais demi-tour, traverse la voie. Je rejoins Milou, et repars…
…
Quelques centaines de mètres plus loin, un petit veau gît au sol. Il a été renversé il y a peu sans doute. Son corps est étendu. Son sang s’est répandu. Le soleil l’a sitôt asséché. Ses yeux regardent vers le ciel. Ne sera-t-il pas « ramassé » lui non plus. Je n’en sais rien. Il « finira » peut-être comme les chiens que j’ai vus. Aplanis. Au gré des passages des roues incessants. Il n’en restera rien. Que la peau. Le trafic désagrègera le reste de son corps. Des chiens et des oiseaux trouveront là pitance…
…
Je traverse un gros bourg. La high way est bordée de chaque coté de barrières métalliques. Derrière, dans chaque sens, une voie supplémentaire. Elles sont réservées à la circulation lente, vélos, piétons, vaches et chèvres aussi. Elles desservent les échoppes du bourg traversé. Les travaux d’élargissements de la route ont parfois perché les entrées de certaines d’entre elles.
Des vaches grises, maigres, sont attachées aux barrières métalliques. L’une d’elle lèche un sol de béton à la recherche de je ne sais quoi. A proximité, du linge s’étend sur la barrière. De l’autre coté de la voie, une femme est accroupie. A ses cotés, une corbeille en osier. Elle étale des bouses sur le muret du terre plein central pour les faire sécher. La route élargie et le muret construit n’ont sans doute pas changé grand-chose à son mode de vie. Elle les a intégré, absorbé. Le muret est devenu support pour faire sécher les bouses, les barrières des étendages pour étendre le linge. C’est pratique quand on vit dans une maison trop petite, quand on n’a pas d’espace chez soi...
…
Je poursuis ma route. Je vais lentement, regarde à gauche, à droite. Je contemple le paysage. Il est illisible. Il y a des champs en friches, des petites parcelles de riz, des arbres qui sont allés se planter dans un désordre anarchique. Des chemins piétons sillonnent ici et la à travers des espaces plantés de buissons. Ils se sont frayés un chemin, ont bifurqué ici à gauche, ici à droite pour je ne sais quelle raison. Des murets de briques partiellement démolis délimitent des espaces incertains. Des d’usine de coke et des cimenteries pointent leurs cheminées …
Acte 2 : Quelques kms plus loin…
Le chargement est fait. Je pousse Milou jusqu’au restaurant à coté. Je reste en extérieur. Il ne fait pas froid ce matin. Je commande omelette, chapatti et tchaï. On m’apporte le tout sur un plateau d’alu compartimenté. Des choux fleurs et des pommes de terre accompagnent la commande. Ils sont « garam » pour une fois. C’est le matin. Ils viennent d’être cuisinés et chauffés pour le reste de la journée.
Le cuisinier prépare des samosas. La patte est faite. Il la découpe en triangle, modèle avec ses mains de petits cornets. Il les remplit d’un mélange de pomme de terre et de choux fleur. « Vegetable » me dit-il. Chacun y va de sa recette. Il referme les cornets, les fait frire dans une bassine d’huile.
…
? ? ? ?
Coups de klaxon. Coups de klaxon encore ! ! ! ! Un bus arrive. Des hommes emmitoufles dans des couvertures s’agitent sur le toit du véhicule. Ils ramassent quelques affaires, se relèvent, et descendent du toit en s’agrippant à l’échelle métallique à l’arrière du bus. Ce ne sont que des hommes. La galanterie peut-être…
Les passagers vont et viennent entre le bus et le restaurant. Certains s’attablent, commandent tous des samosas. Deux chacun. Pas un de moins. Pas un de plus. Ils y ajoutent parfois un tchaï. C est de l’express, ne s’attardent pas en bavardages.
D’autres se dégourdissent les jambes. D’autres encore vont à leurs intimités dans les champs alentours.
…
Je m’en vais, les abandonne.
La route est plate. High way ce matin. Elle descend longuement au milieu de forets. Les arbres ont de larges feuilles et ne sont pas très hauts. Ils s’étalent à perte de vue et délimitent l’horizon.
Je perçois sur le terre plein central quatre drapeaux rouges triangulaires plantés. Je ralentis. Ils sont disposés en carré. Au centre, un tissu rouge accroché aux bois des drapeaux. Sur la gauche de la voie, un petit piton rocheux. Il y a des inscriptions sur le rocher. Je m’arrête, gare Milou. J’en descends. A quelques pas, un sentier. Je l’emprunte et accède au sommet du piton. Des œillets d’Inde, orangés, bordent une plateforme herbeuse. Ils semblent être cultivés. Il y a là un abri. L’ossature est de branches, à deux pans. Une bâche noire les recouvre. C’est le toit. Dessous, à gauche, une couverture est étalée aux dimensions d’un lit. Au centre, quatre pierres délimitent un espace pour le foyer. Il y a là de la cendre grise. Planté dans la cendre, sur le bord du foyer, le trident de shiva. Des chardons sont plantés sur chacune des dents. A proximité de la couverture, deux images de je ne sais quelle divinité reposent sur une pierre. A coté, une bouteille, un flacon, une boite à encens semble t il…
Qui vit là…
Qui passe là…
Qui dort là…
…
Acte 3 : Il y a…
Il y a cette vieille femme, sur ma gauche, qui s’approche d’une petite chèvre. Celle-ci porte d’un pull de laine vert.
? ! ? ! ? !
C’est fin d’après midi. Il fait froid, il fait frais les matins et les soirs. Elle n’a qu’une chèvre me dit-on. Elle en prend soin...
...
Il y a cet homme qui tourne, qui tourne, qui tourne et tourne encore. Inlassablement. Inexorablement. Une journée me dit-on.
Il accompagne ses bœufs qui piétinent les fagots de riz…
...
Il y a des hommes qui fabriquent des statues…
des femmes qui arrachent les racines des arbres pour se chauffer le soir sans doute…
des gens qui s’approprient les ponts en constructions...
…
Il y a…
Il y a…
Il y a…
…
Jean-Louis
(a suivre)
ps : j'ai empruntée une route plus sud que celle que j'envisageais et suis la Grand Trunck
Road.



