« Delhi septembre 2005

   Me voilà donc arrivé à Pahar Ganj. Cinq cents mètres ? Mille mètres peut-être parcourus? Je ne sais pas. J’ai du mal à apprécier les distances au milieu de cette circulation si dense.
Je sors mon porte monnaie et cherche mon billet de cinq roupies. Cinq roupies ! Pas même dix centimes d’Euro ! No comment. Et dire que je paie là peut-être deux fois le prix que le Rickshaw-Wallah fait payer à ses concitoyens. Je suis touriste. C’est peut-être deux fois le prix mais tout ça ça reste à 5 roupies, et le mot « marchandage » devient alors indécent.
   
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Dommage. Dommage de ne pas parler hindi quand même. J’aurai demandé au Rickshaw-Wallah s’il était natif de Delhi. Il m’aurait probablement répondu que non, qu’ il est originaire d’un de ces villages pauvres de l’Inde. Je ne sais pas. J’imagine juste. Comme beaucoup, j’imagine qu’il a dû venir lui aussi ici à la Capitale, avec plein d’espoirs, plein de rêves et d’illusions pour une vie meilleure. On le sait bien, La Capitale, ça ne peut offrir que le Bonheur. Sûr de ça, lui, nous, d’autres encore. Comme beaucoup. Comme beaucoup, il a dû se trouver bien seul en descendant du bus ou du train, au milieu de ces hurlements, de ce vacarme assourdissant, de cette circulation effrayante, de cette foule effarante. L’Inde, Delhi entre autre, ça « secoue » dit-on souvent. Pour nous autres touristes qui y débarquons pour la première fois. Mais sans doute plus encore pour un paysan indien qui arrive à Delhi depuis son village, un village de quelques âmes seulement bien souvent, dont la journée s’organise au rythme du bétail qu’il faut conduire au champ ou du blé qu’il faut aller faner. Ici à Delhi, rien de tout ça, rien de semblable. Explosée en plein vol la nature qui rythme la journée, anéanti l’espace-temps volé au soleil, au vent et à la pluie. Les éléments se désintègrent ici dans une pollution urbaine sonore et olfactive anéantissante.
Alors comme beaucoup aussi, il a dû déchanter. Combien de temps se raccrochera-t-il, ou s’est-il raccroché, à ses illusions pour lesquelles il a sans doute tout quitté, son village, sa femme ses enfants ses parents. Je lui aurai demandé tout ça.
 
Je ne sais pas. J’imagine juste. Au gré de ce que j’ai pu lire et avoir appris sur le sort de ces Rickshaw-Wallahs.
Il parle hindi, il ne parle pas anglais. A quoi bon l’anglais dans de telles circonstances.
Je ne parle pas hindi.
Dommage. C’est bien dommage.
Je lui aurai demandé s’il est marié, s’il a des enfants.
Je lui aurai demandé depuis combien de temps il fait ce travail.
Je lui aurai demandé combien de kilomètres il fait chaque jour.
Je lui aurai demandé s’il est propriétaire de son rickshaw ou bien s’il le loue comme bon nombre de ses congénères.
Je lui aurai demandé si c’était lui qui avait réalisé ces peintures flamboyantes sur les garde-boues de son rickshaw. Elles sont très « indiennes » j’allais dire. Je les trouve belles.
 
Je lui aurai aussi demandé où il va dormir ce soir, ce qu’il va manger. Peut-être du reste que ce soir, il ne mangera pas. Quelques coupe-faims tout au long de la journée, et ça fera bien l’affaire. Quant à dormir, il ira peut-être garer son rickshaw sur un trottoir quelconque de Delhi et s’assoupira quelques heures, allongé en équilibre. On en voit beaucoup ainsi. Peut-on seulement parler de dormir dans des circonstances pareilles. Sans toit, sans abri, sans nulle part où aller, sans nulle part où aller pour prendre cinq minutes avec soi-même. Sans chez-soi.
Ou bien peut-être a-t-il au moins la chance, lui, de trouver refuge auprès de ces baraquements mis parfois à disposition des Rickshaw-Wallahs par les propriétaires de rickshaws. Je ne sais pas.. Y trouve-t-on pour autant le sommeil profond quand toute la journée on a pédalé dans une circulation effrénée, jusqu’à l’épuisement parfois, par 40°, dans une atmosphère polluée et irritante.
 
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Demain, il repartira sans doute pour ses tournées, transportera peut-être encore d’autres touristes, comme moi. Peut-être que eux, au moins, ils bafouilleront quelques mots hindi. Peut-être que eux, ils lui demanderont tout ce que je n’ai pas pu lui demander, ils s’intéresseront à lui, à sa vie.
 
En attendant, on va toujours aller boire un chaï ensemble. S’il le veut. Ok, ça ne changera rien à son sort. Mais je peux croire que ce sera peut-être pour lui toujours ça de pris.
Ca de pris.
Et quoiqu’il en soit, par des sourires des regards des « gesticulations » aussi, on finira bien par échanger, par nous comprendre.
Pas assez sans doute pour que j’apprenne de lui comment il me perçoit. Dommage. Ca aurait été là une autre histoire, bien enrichissante pour moi. »
 
Jean-Louis
 
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