« 13 ans déjà qu’il sillonne les rues de Pondichery. 13 ans qu’il trimballe le client au gré de son besoin, de son envie, de sa fantaisie. 13 ans qu’il
s’éreinte à tirer son rickshaw ( prononcez rickcha) pour de la roupie de sansonnet. Monté sur 2 jambes maigres mais aux muscles noueux, il enchaîne les quotidiens sans espoir de lendemains qui
chantent. Pourtant il accueille les gens avec l’expression de ce visage si particulier, fait de gentillesse, de mélancolie et d’attention. Marié, 3 filles encore jeunes, Sekar n’a pas
d’espérance.
LA BANDE DE SUFFREN STREET
Depuis plusieurs années, Sekar et ses copains contrôlent un bout de trottoir à l’angle des rues Bussy et Suffren, à hauteur du Rendez-Vous, restaurant haut de
gamme de la ville blanche. Ils règnent sur un territoire de quelques pâtés de maisons étroitement protégés afin d’éjecter la moindre concurrence. Emplacement stratégique, ils chargent autant de
locaux que d’étrangers, dont la course est systématiquement majorée de 5 à 20 rupees. (Prix normal d’une course en ville, 15 rupees). Les bons jours le chiffre d’affaire atteint 100 rupees ( 2
euros) salaire de 15 à 16 heures de travail. Sekar escompte toujours un petit pourboire . Il ne réclame jamais, comme le font certains, mais ne se fait plus d’illusions sur les largesses
supposées des voyageurs blancs, usant du rickshaw comme d’un souvenir exotique. Parfois le temps s’égrène sans âme qui vive, pas même un habitué. Alors il faut emprunter les 15 rupees
nécessaire à la location journalière de l’outil de travail. A 7000 rupees le rickshaw, peu espèrent devenir propriétaires.
Sekar a débuté en solo sur celui de son père… très vite revendu ( 3000 rupees) pour financer la réfection de la toiture de sa maison. Aujourd’hui il rame
dur en pédalant pour tenter de remplir les feuilles de bananier de sa petite famille, le soir venu. Chapatis, poori, parota et riz, le menu traditionnel mais jamais garanti.
Chevreaux, poulets et poissons relèvent plus de l’utopie que de la réalité. Mauvaise alimentation et efforts intenses, la pauvre recette de l’extrême
fragilité de ces hommes, méprisés par leurs contemporains notamment des pouvoirs publics et des drivers d’autorickshaw. Un mépris encaissé avec un fatalisme teinté de soumission.
DES…ESPOIRS.
Livrés à eux-mêmes sans réelle législation les protégeant, les rickshawmens noient leur désespoirs dans l’arak, un alcool très bon marché et de mauvaise
qualité. L’alcoolisme touche la totalité de leur corporation. Le seul moyen d’après Sekar, de tenir et d’oublier un peu leur condition. De plus, la drogue joue un rôle non négligeable dans leur
vie. Pas mal en usent, d’autres en vendent, (souvent les deux) de quoi arrondir les fins de mois de quelques roupies supplémentaires. Sekar pratique le deal a la sauvette et prends ces quelques
rupees de commission. Pas de quoi ajouter des protéines dans les lipides, mais d’acheter peut-être, un nouveau tissu a sa fille ou à sa femme. Malgré ces dénégations il semblerait qu’il use
régulièrement de psychotropes plus puissants que l’arak. Il n’est pas rare de le croiser dans les rues de la ville ou il dégage, parfois, certains troubles fonctionnels. Sur le long terme, tous
reconnaissent l’utilisation de substances afin de tenir la cadence. Les courses moins nombreuses, le métier périclite. Sekar se bat malgré tout avec en ligne de mire l’envie de voir ses filles
faire des études, décrocher un job de fonctionnaire et s’installer dans des quartiers plus tranquilles. Très réaliste il n’a pas d’autres ambitions.
Au delà de l’avenir de ses filles, l’ inquiétude majeure reste la maladie. Bloqué dans sa hutte et c’est une journée voire plusieurs sans revenus. Une
calamité, même si l’aide sociale, encore balbutiante en Inde, lui octroi une carte de gratuité pour les aliments de base, riz sucre et huile.
Sekar, conscient de la grande précarité de son statut, envisage avec ses camarades, un recyclage dans les métiers du bâtiment, secteur d’activité très
physique, mais en pleine expansion. Ce phénomène a déjà affecté Fort-Cochin dans le Kérala, ou plus un seul rickshaw ne parcourt la ville, écrasé par la suprématie de la concurrence. Beaucoup de
rickshawmens se sont tournés vers d’autres activités, moins lucratives parfois, c’est peu dire, mais ils n’ont pas d’autres choix. (1)
23 ans, handicapé de la jambe gauche (tendon sectionné lors d’une rixe dans son quartier), toujours à la
recherche des rupees manquantes pour boucler la journée ou réaliser des travaux prioritaires dans sa case, dédaigné par beaucoup de ses contemporains, alcoolique et drogué, pauvre et sans
espérances, Sekar rentre la tête dans le guidon et traverse son karma à la vitesse d’un vélo couinant et usé jusqu’à la corde, rayonnant de courage dans ce travail de taxi aux abois. Une
magnifique leçon d’humilité pour n’importe quel étranger prenant le temps d’observer la vie, dans ce pays pas tout à fait comme les autres. Une façon de remettre ses propres pendules à
l’heures ».
Didier
Portrait : « Hamsa le
colporteur »
« Un autre regard sur l’Inde »…
Un tout autre regard sur ce pays, loin des clichés.
Vous partirez avec Didier à la rencontre authentique de « personnages anonymes mais attachants » .
Un incontournable
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